e.zaboo éditions

A mon village natal (2018)

Mme LENOBLE

«Maman, mes savates sont foutues ! »Un gros trou à chaque bout de mes charentaises laissait passer mes orteils depuis quelques mois déjà. La fourrure à l’intérieur ne fourrait plus rien depuis longtemps sinon une forte odeur de pieds que moi seul appréciait (bien des années plus tard, j’ai appris qu’on disait en termes savants, odeur « sui generis » qui veut dire générée par soi-même, comme les odeurs de nos pieds, de nos dessous de bras ou de nos pets, que nous sommes les seuls à supporter).

L’arrière de mes savates, complètement aplati par mes talons, était luisant et ciré d’usure. Elles avaient vécues, probablement deux années ou plus, mes pieds froids, chauds, mouillés, trempés, les shoots de ballons dans le mur de M. Blondelet, les arrachages de poireaux pour la soupe du soir, les visites chez les Daussin pour demander un verre d’huile ou du pain qu’il nous manquait et bien d’autres choses…

« Maman, mes savates sont couites » ! (avec l’accent ardennais évidemment).

A la deuxième ou troisième injonction, qui était bien sûr une demande pour acheter des savates neuves, ma mère regardait  mes pauvres chaussons et me disait :

« Eh bien, va voir Mme Lenoble ! »

Mme Lenoble habitait à 80 mètres de notre maison. Vieille dame, ayant dépassé l’âge de la retraite, elle tenait encore avec une gentillesse que je n’ai jamais retrouvée chez aucun autre commerçant, une épicerie, qu’on appellerait une échoppe ou une boutique. Je connaissais bien cette boutique pour tous ses globes de verres contenant des bonbons, situés à la caisse. D’un côté, les bonbons, de l’autre les charentaises.

Apres avoir donné ma pointure, enfin, à peu près car à cet âge, elle n’en finit pas d’évoluer de semaine en semaine, (ce qui explique que ces savates finissent sans talons), la brave dame me confiait quatre ou cinq boîtes de différentes couleurs et tailles que je ramenais à la maison. Je les essayais toutes devant ma mère qui faisait parfois la moue devant une couleur trop peu à son goût, et avec son assentiment, j’en choisissais une paire.

Je ramenais ensuite les autres paires dans leurs boîtes et aussi l’étiquette du prix de la paire choisie.

Poliment, je disais à Madame Lenoble (quel nom magnifique soit dit en passant…) :

« On viendra vous payer plus tard. »

Elle me faisait alors un sourire que je n’oublierai jamais et me disait encore :

« Choisit un bonbon mon gamin. »

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